dimanche 4 juillet 2010

Un atout manqué : l’Ukraine

[Officier nationaliste ukrainien, Roman Chokevitch, surnommé Tarass Chuprynka, prend, sous le signe du Trident de St. Vladimir, la tête d’une légion ukrainienne pour aider les Allemands à terrasser l'URSS. Il sera rapidement déçu et rejoindra les rangs de l'UPA (armée insurrectionnelle ukrainienne), combattant les Allemands, les Soviétiques et les Polonais. Cette armée de 200.000 volontaires continuera le combat contre Moscou pendant plusieurs années et Chuprynka ne tombera les armes à la main qu'en 1950 !]
Rappel
En Occident, on écrit et on parle comme si l'Union Soviétique était un bloc uniformément russe. C'est faux. Même si les Russes y sont le peuple fondateur de l'État, s'ils en dominent le fonctionnement et donnent le ton. L'Empire du Goulag est une véritable mosaïque de peuples, grands et petits. Le peuple numériquement le plus important, après les Russes, ce sont les Ukrainiens.
Après la fausse révolution des Bolchéviques de 1917, le Conseil Central ukrainien proclame l'au­tonomie du pays. Le 16 novembre 1917, les Ukrainiens prennent le pouvoir chez eux et, 3 jours plus tard, déclarent officiellement l'indépendance de la République Ukrainienne. Cette in­dépendance, la Russie elle-même la reconnaît le 16 décembre 1917. Mais les Soviets lancent un ultimatum à la nouvelle république et le 20 décembre 1917, les troupes russes pénètrent dans le territoire. « Le 22 janvier 1918, la République Nationale Ukrainienne proclame l'existence d'un État indépendant, inféodé à nulle puissance étrangère, libre et souverain du peuple ukrainien ». Dans cette même proclamation, on peut lire : « Mais entretemps, le gouvernement des commissaires du peuple de Petersbourg a déclaré la guerre à la République d'Ukraine et a envoyé ses forces armées dans notre pays » (Document n°1).
Rappelons toutefois que pendant cette guerre – car c'était une guerre entre 2 États – la France d'abord, l'Angleterre ensuite, reconnurent de facto la nouvelle république. Celle-ci a continué à exister jusqu'en novembre 1920. La plus grande partie du territoire tomba sous contrôle soviétique le 30 décembre 1922. La partie occidentale, moins vaste, fut annexée à la Pologne, tandis que la Bucovine échut à la Roumanie. L'Ukraine sub-carpathique tomba dans l'escarcelle de la Tchécoslovaquie. En 1929, des ressortissants ukrainiens fondent à Vienne l'Organisation des Nationalistes Ukrainiens (ONU). Ce mouvement cherchait des alliés à l'étranger.
Le national-socialisme et l'Ukraine
Déjà avant le déclenchement de la Seconde Guerre mondiale, il y avait de l'eau dans le gaz entre les nationaux-socialistes, arrivés au pouvoir en 1933, et les nationalistes ukrainiens, même si l'on pouvait croire que l'Allemagne allait tenter de fragmenter l'État unitaire russe en accordant son appui aux peuples soumis à la férule de Moscou. Ce ne fut pas le cas. Hitler a mené une politique nettement étatiste et impérialiste à l'Est. Tour à tour, il soutiendra l'État polonais puis l'État hongrois contre les aspirations du peuple ukrainien. Lorsque des nationalistes ukrainiens commettent en 1934 un attentat contre le Ministre polonais des affaires étrangères, la police allemande livrent plusieurs nationalistes ukrainiens à la Pologne, ce qui suscite des réactions anti-allemandes chez les membres de l'ONU. Détail typique de cette époque, manifestation de l'idéologie allemande d'alors : une note interne souligne que les personnalités dirigeantes ukrainiennes ont épousé des femmes juives. Pendant la crise de 1938/39, on constate également que Hitler, envers et contre toute logique, adopte une position anti-ukrainienne. Le 15 mars 1939, au lieu sinon de reconnaître, du moins de tolérer de facto l'indépendance de l'Ukraine sub-carpathique, le Führer marqua son accord pour que cette province soit annexée à la Hongrie, alors qu'indépendante, elle aurait pu servir de point d'appui pour amorcer un processus de fissuration du bloc soviétique. Pourtant le point de vue de l'ONU ukrainienne était sans ambiguïtés : « Nous considérons les États qui sont en guerre avec Moscou et qui ne sont pas hostiles à l'Ukraine comme des alliés naturels » (Document n°14 d'avril 1941).
Les événements de la dernière guerre
Citons quelques passages d'un manifeste ukrainien, publié immédiatement après l'entrée des troupes allemandes : « Les soldats du Reich, lors de leur progression en Ukraine, ont évidemment été salués comme des libérateurs. Mais cet état de choses changerait très rapidement, s'il apparaissait que l'Allemagne rejette le principe d'un État ukrainien propre », (…), « Toute réorganisation de l'Europe sans Ukraine indépendante est impensable ». (…). « Une occupation militaire permanente de l'Europe orientale est impossible sur le long terme. Seule une réorganisation politico-étatique, s'appuyant sur le principe éthniste, peut garantir une évolution saine des choses ». (…) « L'État ukrainien indépendant doit aussi être économiquement indépendant ». (…) « Conclusion : seule une puissance militaire indépendante – qui serait en esprit et en substance ukrainienne – garantirait l'alliance germano-ukrainienne, capable de prévenir et d'absorber la pression russe sur l'Europe » (Document n°16, juin 1941).
Le 30 juin 1941, sept jours après l'entrée des troupes allemandes en URSS et immédiatement après la chute de Lemberg, Bandera proclame l'indépendance de l'Ukraine et place ainsi les Allemands devant un fait accompli. Un gouvernement se forme sous la direction de Stezko. Notre propos n'est pas d'expliciter en détail tous les événements qui ont eu lieu à ce moment-là, avec toute la confusion qu'ils ont engendrée. Signalons simplement que les Allemands n'ont pas seulement rejeté sans appel l'indépendance ukrainienne mais ont fait arrêter les dirigeants nationalistes ukrainiens. Résultat : le mouvement de Bandera combattra simultanément par les armes et les Soviétiques et la Wehrmacht. Pas de « principe éthniste » chez Hitler…
Lors d'une conversation avec Rosenberg, Göring, Keitel et Lammers, Hitler rejettera résolument l'idée suggérée par Rosenberg, de prévoir un statut d'autonomie limitée pour l'Ukraine. « Il s'agit – dixit Hitler – de partager habilement notre immense butin de façon à ce que nous puissions, premièrement dominer, secondement diriger, troisièmement exploiter ». Sur le plan militaire, il a formulé cette directive qui aura des conséquences tragiques : « Seuls les Allemands pourront porter les armes, pas les Slaves, pas les Tchèques, pas les Cosaques, pas les Ukrainiens » (Document n°29, 16 juillet 1941).
Un rapport du SD, en date du 5 décembre 1941, résume parfaitement la situation : « Les intentions allemandes, qui sont désormais connues du gros de la population, soit de ne pas reconnaître l'indépendance de l'Ukraine, ainsi que l'attitude concrète des Allemands vis-à-vis de la population ukrainienne, ont suscité de la grogne. Les Ukrainiens pensent que les Allemands n'auraient pas dû les considérer comme des ennemis mais, au contraire, comme des amis libérés. Ils sont profondément déçus d'être traités par les Allemands comme appartenant à une humanité inférieure. Ils se posent la question : cette situation sera-t-elle provisoire ou définitive ? » (Document n°62, 5 décembre 1941).
L'Allemagne a persisté dans son attitude irresponsable : elle sera fatale sur le plan pratique. Le mouvement de Vlassov butera contre la même incompréhension. Il n'obtiendra qu'un maigre soutien mais trop tard et trop chiche, quand le sort de la guerre était déjà décidé.
En guise de conclusion, citons un rapport d'OKH (Oberkommando des Heeres) du 9 février 1944 : « Le mouvement national-ukrainien de Bandera est actif dans la partie de la Galicie qui est peuplée d'Ukrainiens. Son organisation de combat est l'UPA (Armée de l'insurrection Ukrainienne). Ses forces compteraient au total quelque 80.000 hommes en Galicie et en Ukraine. Son ennemi principal en Galicie est, outre l'Administration allemande, le Polonais ! L'UPA s'apprête, en cas d'évacuation allemande de la Galicie, à neutraliser implacablement les Polonais et à prendre elle-même le pouvoir » (Document n°123).
On mesure là l'irréalisme allemand ! Pour les Soviétiques, les hommes de Bandera étaient des suppôts de Hitler et pour les Allemands, des partisans à combattre ! Illustrons cette absurdité en citant 2 rapports militaires allemands de la mi-1944 : « Lors d'une opération contre la bande de Mikolaïov, appartenant à l'UPA, 29 bandits ont été tués, 250 pris prisonniers ; 2 canons, des munitions, des appareils radio, 5 camions, des voitures et des chevaux ont été pris comme butin. Les rescapés de la bande ont fui vers le NE. Environ 300 bandits, revêtus d'uniformes allemands et russes, se dirigeaient vers le SE en direction de Kaïonka-Stroumilova » (Document n°124). « Environ 100 à 200 bandits nationaux-ukrainiens (de l'UPA) ont attaqué près de Hrubieszow un commando de la Sipo et du SD. Plusieurs bandits ont été abattus. Selon le rapport d'un indicateur, il y aurait dans la région de Kranystaw-Cholm des bandes d'environ 12.000 hommes » (Document n°125).
Au lieu de mobiliser l'énorme potentiel offert par les peuples opprimés du pays des Soviets, l'Allemagne a pris la place des Staliniens. Le commissaire rouge a simplement été remplacé par un commissaire brun. Résultat : l'Allemagne n'a pas mené une guerre européenne à l'Est mais simplement une guerre impérialiste et chauvine, en dépit de toute la propagande grande-européenne. La guerre des occasions perdues…
Bert VAN BOGHOUT, Vouloir n°65/67, 1990. (texte tiré de Dietsland-Europa n°6/7, 1986)
Source de tous les documents cités : Wolodymijr KOSYK, Das Drille Reich und die ukrainische Frage : Dokumente 1934-1944, Ukrainische Institut, München).
Pour en savoir plus sur le nationalisme ukrainien, la question ukrainienne et le mouvement des partisans :
* Wolodymyr Kosyk, La politique de la France à l'égard de l'Ukraine, Mars 1917 - Février 1918, Publications de la Sorbonne, Paris, 1981.
* Zbigniew Kowalewski, « L'Ukraine : réveil d'un peuple, reprise d'une mémoire », in Hérodote n°54-55, juil-déc. 1989.
* Witalij Wilenchik, « Die Partisanenbewegung in Weißrußland 1941-1944 », in Forschungen zur osreuropäischen Geschichte, Band 34, Osteuropa-Institut an der Freien Universität Berlin, Verlag Otto Harrassowitz, Wiesbaden, 1984 (Witalij Wilenchik évoque tous les réseaux de partisans : des communistes aux nationalistes en passant par les groupes juifs ; son étude est très fouillées et permet de comprendre divergences et antagonismes).
http://vouloir.hautetfort.com/

Aucun commentaire: