jeudi 14 juin 2012

Rémy Porte : « Castelnau a été l’un des plus brillants officiers de sa génération »

Les élèves de Saint-Cyr ont choisi pour leur prochaine promotion le nom : de Castelnau. Le nom fait, paraît-il, polémique : il ne plairait pas au gouvernement.
Le général de Castelnau, brillant officier général de 1914, était surnommé le « capucin botté » par Clemenceau et se heurta toute sa vie aux francs-maçons.
Mais les faits sont têtus. Dans les trois premiers mois de la guerre de 14, il fallut destituer 180 généraux incapables, choisis pour leur conformisme politique ou philosophique, non pour leur valeur. Des dizaines de milliers de soldats français tombèrent, victimes de l’incurie de ces chefs.
En revanche, la guerre révéla la valeur militaire d’autres hommes : Foch, Pétain, Castelnau furent de ceux-là.
Honorer aujourd’hui le nom de Castelnau est donc légitime, d’autant que trois des fils du général de Castelnau tombèrent sur le champ de bataille de 14, dont un polytechnicien et un cyrard.
Au lendemain de la Grande Guerre, le général de Castelnau n’accéda pas au maréchalat, en dépit de ses grandes qualités de soldat, de stratège et de chef, et des services rendus à la nation. Il a rapidement quitté le service actif pour s’engager dans la vie publique et défendre les convictions qui lui tenaient à cœur, son nationalisme et sa foi catholique. Enfin, élu député en 1919, mais rapidement marginalisé en raison de son militantisme de droite, il quitte l’Assemblé nationale en 1924 après avoir créé la Ligue des patriotes dont il est président et fonde la Fédération nationale catholique, son arme de combat pendant l’entre-deux-guerres.
Castelnau, un pan de la mémoire française, que ce texte repris de l’excellent blog Secret Défense honore.
Polémia.
 Rémy Porte, historien de la Première guerre mondiale, a bien voulu répondre à nos questions sur le parcours du général de Castelnau, après l'annonce que la prochaine promotion de Saint-Cyr Coëtquidan porterait ce nom de baptême. Le lieutenant-colonel, Rémy Porte est l'auteur de nombreux ouvrages, dont le récente "Les secrets de la Grande Guerre" (Librairie Vuibert, 2012). Il est également l'animateur du blog Guerres et conflits.
Qui était le général de Castelnau ?
Le général de Curières de Castelnau est l’héritier d’une modeste famille de noblesse d’épée provinciale, dont les origines remontent au moins au XIIe siècle. Il compte dans ses aïeux des abbés, des diplomates, des officiers, mais la famille a vu disparaître progressivement la plupart de ses biens. Une famille du Sud-ouest, monarchiste, profondément catholique, traditionnellement au service de la France. Il est né quelques jours après le coup d’Etat de décembre 1851 de Napoléon III, reçoit une éducation rigoureuse et suit sa scolarité dans des établissements confessionnels. Il entre à Saint-Cyr en 1869, un peu par hasard, et connaît la guerre à 19 ans, avec ses camarades de la promotion « du Rhin » (ou « du 14 août 1870 »), à partir d’octobre 1870. Il est donc à la fois le fruit de son milieu familial et de la société de son temps.
Quel a été son rôle durant la Grande Guerre ?
Son rôle a été absolument essentiel. Commandant de la IIe Armée face à Metz en août 1914, il connaît l’échec de la bataille des Frontières, mais résiste à Charmes et devant Nancy. Il commande ensuite un Groupe d’armées (provisoire), dès le printemps 1915, puis devient l’adjoint de Joffre au GQG à la fin de la même année. C’est lui, et non Pétain arrivé plus tard, qui donne au nom du commandant en chef les premiers ordres pour organiser la résistance à Verdun en février 1916, et il prend (presque) définitivement le commandement du Groupe d’armées de l’Est en décembre 1916. Il remplit également quelques importantes missions ponctuelles pour le GQG (à Salonique en décembre 1915) ou pour le gouvernement (en Russie au début de l’année 1917). En fait, il est le seul officier général de la Grande Guerre qui exerce aussi longtemps un commandement de premier rang au front.
Pourquoi n’a-t-il pas été élevé au maréchalat ?
Il faut sans doute revenir plus tôt dans sa carrière. De Castelnau n’a jamais cherché à cacher sa profonde foi catholique et, alors qu’il a été un chef de corps hors pair et qu’il a été excellemment noté durant son affectation comme lieutenant-colonel puis colonel au 1er bureau de l’état-major à la fin du XIXe siècle, son avancement est incontestablement ralenti au début du XXe siècle, à l’époque de la république radicale militante et de l’affaire des fiches. Pendant la Grande Guerre, cette hostilité de principe à son égard de la gauche radicale et socialiste est manifeste : il suffit de se reporter, parmi d’autres, aux mémoires et aux correspondances privées de Briand ou de Painlevé, ou de relire tout simplement les souvenirs de Poincaré. Dans ce contexte, son élévation au maréchalat était d’autant moins à l’ordre du jour qu’après la Grande Guerre il quitte le service actif et s’engage activement dans la vie publique pour défendre ses idées. Trop « nationaliste », trop « religieux », il n’était pas, pour employer un néologisme, politiquement correct. Au moment du vote de la loi créant quatre nouveaux maréchaux de France en 1921, il s’en est fallu de peu (6 voix sur quelques 560) qu’il ne soit également concerné avec Lyautey, Franchet, Fayolle et Gallieni, mais il était toujours pour beaucoup d’élus le « capucin botté ».
Y a-t-il vraiment une lutte entre francs-maçons et catholiques au sein de l’armée ?
Je ne pense pas que le conflit, bien réel par ailleurs, puisse s’exprimer uniquement de cette façon. Joffre lui-même a été « initié » (loge ‘Alsace-Lorraine’), mais il saura s’entourer des officiers jugés les plus aptes, sans considération de position politique ou de choix confessionnel. De même, l’adhésion à la franc-maçonnerie est très fréquente à cette époque parmi les officiers subalternes, en particulier dans le milieu des coloniaux. La franc-maçonnerie n’est pas stricto sensu partisane et l’on trouve des ‘Frères’ sur tous les bancs des Assemblées, jusque chez les monarchistes orléanistes. Par contre, il y a une quasi-psychose « post-boulangiste », une peur d’un certain « bonapartisme », sur les rangs républicains, radicaux et socialistes du parlement et au gouvernement qui en est issu. Il est donc décidé de « républicaniser » l’armée en favorisant (plus ou moins) discrètement les carrières des officiers considérés comme de bons républicains aux dépens de ceux dont la fidélité serait plus douteuse au prétexte qu’ils « vont à la messe » (on connaît bien par exemple le cas de Foch). Le débat se situe donc à mon sens plutôt au niveau de la lutte qui oppose à l’Eglise catholique les républicains laïcs, qui veulent enraciner le nouveau régime dans le pays, et dont on trouve des traces dans toutes les grandes fonctions de l’Etat, en particulier dans l’éducation. Les ralentissements de carrière dont furent alors victimes les officiers manifestement catholiques s’expliquent dans ce contexte. A l’inverse, quelques uns, dont Sarrail est celui qui connaîtra la plus célèbre et longue carrière, en bénéficient indiscutablement. Il se trouve par ailleurs que le ministre de l’époque, le général André, qui ne fait pas confiance à la voie hiérarchique traditionnelle, s’adresse pour obtenir des renseignements sur le comportement privé des officiers en province à des réseaux extérieurs au ministère de la Guerre, institutionnels comme la chaîne préfectorale du ministère de l’Intérieur ou privés comme les loges maçonniques.
Que devient-il après la guerre ?
Lorsqu’il participe au défilé de la victoire le 14 juillet 1919, il est le dernier ancien combattant de 1870 encore en service. C’est dire s’il a consacré sa vie à son métier pendant près de 50 ans. Il quitte alors le service actif et se présente aux élections législatives. Elu député du Bloc national dans l’Aveyron, il siège avec le groupe de l’Action libérale (c’est-à-dire qu’il ne rejoint pas les rangs de l’extrême-droite de l’époque) et devient président de la Commission de l’Armée à la Chambre. Battu lors des élections générales suivantes en 1924, il reste président de la Ligue des patriotes et fonde la Fédération nationale catholique. Il est un personnage particulièrement en vue pendant une petite dizaine d’années, puis, âgé (il a alors près de 80 ans), il s’éloigne peu à peu de la vie publique et n’exerce plus, à la fin des années 1930, qu’une influence de plus en plus limitée. Il reste néanmoins très informé de l’évolution de la situation internationale, s’inquiète des exigences du IIIe Reich, assiste de loin à la défaite du printemps 1940 et refuse ensuite tout rapprochement et toute compromission avec le gouvernement du maréchal Pétain. Lorsqu’il décède, en mars 1944, dans sa propriété de Montastruc-la-Conseille, il espère et attend toujours la défaite de l’Allemagne.
Que peut-il représenter aujourd’hui pour de jeunes Saint-cyriens ?
Le général de Curières de Castelnau a indiscutablement été l’un des plus brillants officiers généraux de sa génération, comme en témoigne par exemple toutes les notations de ses chefs successifs, dont l’un ira jusqu’à écrire : « Le colonel de Castelnau est le meilleur chef de corps d’infanterie que je connaisse » et un autre : « Pour cet officier supérieur, tout peut se résumer en un seul mot : il est parfait ». Sous cet angle, le choix est particulièrement judicieux. Il témoigne des plus profondes qualités de travail, d’intelligence, d’effort, de réflexion posée. Il rend aussi en quelque sorte hommage à toutes les familles de France, car il ne faut pas oublier que de Castelnau a perdu trois fils au feu, entre 1914 et 1915, à l’image de tant d’autres dont les noms figurent sur les monuments aux morts des plus petites communes. A ce titre, ce sont les valeurs d’endurance, de sacrifice, de résistance, d’amour du pays qui sont mises en avant. Ceci étant dit, il ne faut pas que le choix du général de Curières de Castelnau soit détourné de ses fondamentaux militaires pour y chercher une quelconque promotion des idées personnelles, privées, de « monsieur » de Castelnau. Ses opinions et croyances ne doivent rien avoir à faire ici.
Que peut-on penser de ce choix ?
La réponse est fonction de l’angle sous lequel on analyse ce nom de promotion. Si l’on en reste aux caractéristiques militaires et aux qualités foncières que j’évoquais, non seulement il n’y a rien à redire, mais il est même étonnant qu’une promotion ‘de Castelnau’ n’ait pas été baptisée plus tôt. Si l’on prend en compte ses activités officielles et publiques à partir de 1919, le débat prend une autre tournure, politique, et il a alors quitté le service actif et il faut admettre que « même » les officiers, « même » les généraux, peuvent avoir des opinions personnelles et choisir lorsqu’ils quittent l’institution militaire de s’engager pour leurs idées. Sarrail, que j’évoquais tout à l’heure, a lui aussi été candidat aux législatives de 1919, mais sous l’étiquette des républicains socialistes et personne ne le lui reproche officiellement. Il faut enfin reconnaître qu’au cours de sa carrière, tant qu’il a été en activité, il a toujours fait passer ses idées personnelles au second plan après le service de l’Etat, qu’il a toujours accepté la forme républicaine de gouvernement et honoré avec un scrupuleux souci d’efficacité ses responsabilités de commandement, quel que soit le ministre, le chef d’état-major général ou le commandant en chef. Objectivement, refuser le choix du général de Castelnau aujourd’hui reviendrait à vouloir ranimer un débat stérile et dépassé sur une hypothétique adhésion douteuse des cadres militaires à la République. En 2012, cela fait rire !
Entretien recueilli et rédigé par Jean-Dominique Merchet http://www.polemia.com
Blog Secret Défense
8/06/2012

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